#17 - Certains de tes salariés ont créé leurs propres agents IA. Mais personne d'autre ne s'en sert.

Certains de tes salariés gagnent des heures avec leurs agents IA. J'ai testé comment les ouvrir à toute l'entreprise, et ce que ça demande à la direction.

Partager
#17 - Certains de tes salariés ont créé leurs propres agents IA. Mais personne d'autre ne s'en sert.

La situation

« J'ai un agent qui pilote une brigade de sous-agents, il s'appelle Ratatouille. » Martin Perrin, responsable de la planification financière chez PayFit, raconte dans Les Echos comment ses agents analysent la trésorerie et la masse salariale (Les Echos, 18 septembre 2026).

Jusqu'à début 2026, il se servait de l'IA pour corriger un texte. En janvier, PayFit a branché sa plateforme d'agents sur ses outils internes, et la personne recrutée pour accompagner ses 700 salariés l'a guidé pour construire Ratatouille. C'est son entreprise qui lui en a donné les moyens.

Chez toi, il y a sans doute un Martin : un ou deux collaborateurs qui ont construit leurs agents sur leur abonnement à Claude ou à ChatGPT, avec leurs consignes, sur leur ordinateur. Ils gagnent des heures. Le reste de l'équipe n'en voit rien et ne sait pas le refaire. Et les mails, les fichiers clients, les documents internes qu'ils confient à leurs agents passent par des abonnements que tu n'as ni choisis ni réglés. Tu ne sais pas où ces données sont traitées, ni ce que l'outil a le droit d'en faire.

Ce que je voulais : construire un agent une seule fois, et que chaque collaborateur le branche sur sa propre boîte mail le lendemain matin, sans rien reconstruire. Choisir le modèle d'IA selon la tâche, ne dépendre d'aucun fournisseur unique, et garder les données en Europe.

L'enjeu pour le dirigeant

Dans le hors-série sur la méthode, je distinguais quatre niveaux de maturité. Au premier, chacun a un assistant IA. Au deuxième, on délègue des tâches précises à des agents. Ce deuxième niveau arrive souvent sans que la direction le sache : tes champions de l'IA construisent leurs agents pour eux, sur leur ordinateur, et ne le disent pas forcément.

Tant que les agents vivent là, trois choses t'échappent.

  1. Le reste de l'équipe n'en profite pas. La consigne qui marche, les réglages, les erreurs corrigées au fil des semaines restent sur le poste d'une personne. Tu ne peux ni les transmettre ni les contrôler.
  2. Ton accès dépend d'un seul fournisseur. Le 12 juin 2026, Washington a ordonné à Anthropic de suspendre deux de ses modèles pour les clients étrangers, et Anthropic les a coupés pour tout le monde pendant dix-huit jours (France 24, 13 juin 2026). Si tous tes agents tournent sur un seul modèle, une décision prise ailleurs arrête ton travail.
  3. Tu ne choisis pas le bon modèle pour la bonne tâche, et ça te coûte cher. Trier des mails ne demande pas le modèle le plus puissant du marché. Rédiger une analyse sensible peut en demander un plus puissant. Avec des abonnements individuels, personne ne fait ce choix pour l'entreprise.

Passer ces agents à l'échelle de l'entreprise est une décision de direction générale. Tu choisis une plateforme commune qui donne accès à plusieurs fournisseurs de modèles. Tu la branches sur les outils de l'entreprise, et tu fixes ce que les agents ont le droit de faire. Le troisième niveau, repenser un process entier, fera l'objet d'un prochain épisode, et il suppose que cette étape soit franchie.

Selon ta taille, la décision ne se pose pas au même endroit.

  • Dirigeant de TPE ou de PME : tu n'as pas de direction informatique, et c'est un avantage. Tu décides et tu poses les règles toi-même. La plateforme que j'ai testée accepte cinq personnes gratuitement, de quoi essayer avec ton équipe avant de payer quoi que ce soit.
  • Directeur métier de grand groupe : tu peux ouvrir un espace pour ton périmètre sans attendre une politique du groupe. Mais le branchement sur la messagerie de l'entreprise ou d’un autre outil demande l'accord de ton informatique. Prévois cette discussion dès le départ avec la DSI.
  • Dirigeant d'ETI : Tes filiales métiers construisent les agents, ta direction informatique met à disposition cet outil, met en place les réglages, les accès et les autorisations, et c'est toi qui tranches ce qui est autorisé et le risque que tu acceptes ou pas de prendre.

Le cas testé, ce qu'on en retient

J'ai testé Dust, une plateforme d'agents éditée par une start-up française fondée en 2022 (Maddyness). J'ai choisi la version européenne de Dust : mon espace est hébergé dans sa région Europe. Il donne accès aux modèles d'OpenAI, d'Anthropic, de Mistral et de Google, activables un par un par l'administrateur.

Le cas choisi : un agent qui trie mes mails non lus et prépare les réponses urgentes. Je l'ai construit une fois, publié pour tout l'espace, puis je me suis connectée avec un second compte, comme le ferait un collaborateur.

Ce qui a marché.

  • Le tri. Dix mails non lus sur sept jours, classés en quatre catégories, dont trois en urgent. L'agent a compris un échange entier, une demande, son rappel, puis son annulation, et il n'a pas préparé de réponse inutile.
  • Les brouillons arrivent dans le fil de la conversation, avec le bon destinataire et l'objet en réponse. Je n'ai rien à recopier. J'ouvre le fil, je relis, je complète et j'envoie. Au #7, avec un autre outil, les brouillons ne se rattachaient pas au fil. C'était la limite qui m'avait fait renoncer à la rédaction des emails.
  • Il n'invente pas. Quand une information manque, il laisse un emplacement à compléter.
  • Le partage. Depuis le second compte, celui du collaborateur, l'agent apparaît dans la liste de l'entreprise. Le collaborateur n'a même pas besoin de le dupliquer : il le lance tel quel, et la plateforme lui demande de connecter sa propre boîte mail s'il ne l'a pas encore fait. L'agent trie alors ses mails à lui, jamais ceux de la personne qui l'a créé. Pour un tri vraiment pertinent, il vaut mieux qu'il le duplique et y mette ses propres priorités, ses clients, ses partenaires. À la duplication, l'assistant de la plateforme lui demande ce qu'il veut changer et fait la modification pour lui, sans qu'il ait à écrire une consigne. Aucun des collaborateurs n'a besoin de savoir construire un agent ni d'écrire une consigne. Ils le lancent, ou ils le dupliquent et demandent à l'assistant de l'ajuster. Ce qu'une personne a construit sert alors à toute l'équipe. La messagerie n'est qu'un exemple pour valider ce fonctionnement.

Ce qui a coincé : En vrai, très peu de chose et rien de stratégique.

  • Sur l’agent : le modèle par défaut est américain. Mon premier passage a tourné sur un modèle d'OpenAI car je n’ai pas fait attention à cela. Et même quand l'agent est réglé sur Mistral, n'importe quel utilisateur peut changer de modèle au moment de le lancer. La parade est dans l'administration de l'espace. On y active ou désactive chaque fournisseur, et un seul bouton ne laisse disponibles que les modèles hébergés dans l'Union européenne. Je ne l'ai pas encore vérifié dans la documentation technique ce que cela veut dire réellement pour mes données.
  • Sur mes emails :
    • Créer une réponse marque le mail d'origine comme lu. Un mail urgent traité par l'agent disparaît de tes non-lus. Il faut ouvrir la plateforme pour le retrouver.
    • Il n'existe pas d'accès en lecture seule à la messagerie. L'outil peut aussi envoyer, supprimer et déplacer. La protection vient du niveau de droit que l'administrateur met en place.

Mes erreurs, pour que tu ne les refasses pas

J'ai publié mon agent personnel pour toute l'entreprise. Ma consigne contenait mes clients prioritaires, mon numéro de téléphone et ma signature. Un clic sur « publier », et tout l'espace pouvait les lire. Sépare dès le départ le modèle commun, que tout le monde utilise, des réglages de chacun.

Ce que je voulais et ce que j'ai en vrai

Je voulais un agent construit une fois, que chacun branche sur sa boîte le lendemain matin, sur le bon modèle, avec des données en Europe.

Et je l’ai ! L'agent se partage, chacun garde sa propre boîte, et les brouillons arrivent là où l'on travaille déjà. Une fois l'agent publié, il se diffuse à toute l'équipe sans qu'aucun collaborateur ait besoin d'être un passionné par la tech et l’IA. L'outil d'une personne devient celui de l'entreprise.

Pour améliorer la réponse de l’agent, ce qui reste à faire est de mon côté : documenter mon raisonnement pour qu’il agisse comme moi, qu’il sache ce qui est prioritaire, ce qui ne l’est pas…

Et il faut que je lise la documentation technique pour être certaine que mes données restent en Europe.

Assez parlé. Je te guide pas à pas, juste en dessous, pour que tu montes ton premier agent d'entreprise toi-même.