#10 - Recruter sans se faire piéger par un beau CV : ce que l'IA voit et toi non.
Un commercial qui n'a pas signé un seul client. Sur le papier, il était parfait. Voici comment l'IA t'évite de choisir avec tes angles morts.
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La situation
Le CV était propre. Les logos rassuraient. Le parcours se tenait. Je l'ai fait passer. Je l'ai pris.
Six mois plus tard, le constat tombe : il n'a pas vendu. Pas un deal closé, pas même le commencement d'une vente. Il avait pourtant un beau parcours sur le papier, des stages dans de grandes maisons, sa propre boîte montée. De quoi me rassurer à la lecture. Rien de tout ça ne l'a aidé à signer un seul client une fois en poste.
Le pire, ce n'est pas l'erreur. C'est que j'étais certaine d'évaluer des compétences. En vrai, je triais sur un nom connu, une mise en page léchée, un parcours qui se tenait. Et ça, ce n'est pas un accident de parcours. C'est la méthode. La façon dont on recrute presque tous, par défaut. Sur un poste structurant, cette erreur ne coûte pas un salaire. Elle coûte un an, une dynamique d'équipe, parfois un client clé. Sur une petite structure, elle peut planter la boîte.
La méthode actuelle est une machine à biais
Cette idée, je ne l'ai pas eue seule. Je l'ai entendue formulée nettement lors d'un meet-up WoGiTech x Have You Met Simone : recruter des trajectoires plutôt que des pedigrees. Voilà ce que j'en ai fait avec l'IA en rentrant.
Regarde comment se passe un tri de candidatures. On ouvre un CV, et en quelques secondes une impression se forme : le diplôme, le nom des employeurs, la linéarité du parcours, la propreté de la mise en page. On appelle ça avoir du flair. C'est juste un tri sur des signaux de prestige.
Le problème, c'est que ces signaux ne prédisent presque rien de la réussite dans le poste. Un beau diplôme ne dit pas si la personne sait faire le job. Un employeur prestigieux ne dit pas si elle performait ou si elle était portée par la structure. Un parcours linéaire rassure, mais il écarte d'office les profils qui auraient le plus à apporter : les reconversions, les trajectoires en zigzag, ceux qui ont appris vite parce qu'ils ont dû s'adapter. La méthode classique récompense ceux qui ressemblent à hier, et passe à côté de ceux qui feraient bien demain.
Pourquoi tu n'y arrives pas seul, même en le sachant
Tu peux être parfaitement lucide là-dessus et te faire avoir quand même. Parce que le tri sur le prestige n'est pas un choix, c'est un réflexe, et il opère avant ta volonté.
Une fois que tu as lu ex-grand groupe ou diplômé de telle école, tu ne peux plus traiter la suite du CV comme si tu ne l'avais pas lu. L'information est entrée, elle ancre tout le reste. Le même résultat médiocre, tu l'excuses chez le candidat prestigieux (le marché était dur, vu son parcours il rebondira) et tu le lis comme une alerte chez un autre. Te dire je vais faire abstraction du diplôme ne marche pas : on n'a jamais réussi à décider d'oublier ce qu'on vient d'apprendre.
C'est là que l'IA fait quelque chose que tu ne peux structurellement pas faire. Tu peux lui demander d'ignorer une donnée, et elle l'ignore vraiment. N'évalue pas le diplôme ni le prestige de l'employeur, regarde ce que la personne a accompli : elle le fait, parce qu'elle n'a pas de coup de cœur à protéger ni d'ancrage à porter. Elle n'est pas plus intelligente que toi. Elle n'est juste pas prisonnière de ce qu'elle vient de lire. C'est précisément ce qui rend possible une autre méthode.
Une précision, parce que beaucoup de DG passent par un cabinet. Le cabinet fait très bien ce que tu ne peux pas faire seul : sourcer, présélectionner, te livrer une short-list propre. Mais le choix final entre les finalistes reste le tien, et c'est là que tes biais entrent en jeu, sur une short-list pourtant solide. Le cabinet ne peut pas les neutraliser à ta place : ce qui fait réussir un poste dans ta boîte, ta culture, ce qui a fait planter ton dernier recrutement, c'est toi qui le détiens. L'IA t'outille sur ta part à toi : l'arbitrage.
La méthode proposée : regarder ailleurs et différemment
Changer de méthode, ce n'est pas mieux trier les CV. C'est trier sur autre chose.
Au lieu de noter le pedigree, tu demandes à l'IA de chercher les signaux qui prédisent vraiment la réussite, surtout dans un monde qui bouge vite : la capacité à apprendre, démontrée par un changement de poste ou contexte réussi. La prise d'initiative, prouvée par quelque chose que la personne a créé et qui n'existait pas sans elle ou un autre signal. La trajectoire, sa courbe d'apprentissage possible plutôt que sa position actuelle. Les compétences transférables, ce qu'elle sait faire qui survit à un changement de secteur. Une reconversion devient un atout à creuser, pas un virage à expliquer.
Mais le geste qui compte vraiment, celui que mon erreur m'a appris, c'est de séparer ce qui est prouvé de ce qui est un pari. Pour chaque candidat, l'IA distingue ce qui est démontré au CV de ce qui n'est qu'un potentiel sans preuve directe sur ce poste. Et c'est toi, ensuite, qui décides combien tu paries.
Parce que mon erreur avec ce commercial, ce n'était pas d'avoir parié sur un potentiel. C'était d'avoir cru acheter de l'expérience alors que je pariais sans le savoir. Le pari sur le potentiel est souvent le bon choix. Mais il faut le faire en conscience. Sur un poste où l'erreur se voit vite et coûte cher, tu exigeras plus de preuve. Sur un poste où tu construis et où la rampe est longue, tu peux miser plus large. L'IA ne décide pas ça pour toi. Elle t'empêche juste de confondre les deux.
Ce que l'IA fait, et ce qu'elle ne fait pas
Soyons nets, la sur-promesse sur ce sujet est partout. L'IA ne recrute pas sans biais : elle a les siens, elle penche vers le candidat consensuel et bien rédigé.
Ce qu'elle fait : elle ne partage pas tes biais à toi. Elle sépare le prouvé du pari, et elle te renvoie tes angles morts. Tu décides les yeux ouverts. Le gain de temps est réel mais accessoire. Le vrai gain, c'est la qualité de ton analyse et de ton choix.
La méthode, en pratique
Le geste tient en deux temps, et le premier est celui que personne ne fait.
- Tu poses ta grille de critères pondérés avant d'avoir vu le moindre CV. C'est ça qui te protège. Une grille posée après, tu la déformes pour qu'elle colle à ton favori. Posée avant, elle décrit le poste, pas un candidat.
- L'IA évalue les profils contre cette grille figée, en ignorant diplôme, pedigree et mise en page, preuves à l'appui, en distinguant toujours ce qui est démontré de ce qui est un pari. Pas un verdict : une lecture argumentée que tu peux contester.
Le prompt (copiable)
À utiliser au calme, pas entre deux réunions. Sauter l'étape 1 vide la méthode de tout son intérêt.
CONTEXTE
Poste à pourvoir : [INTITULÉ + une phrase sur ce que la personne fera concrètement au quotidien]
Contexte de l'entreprise : [taille, secteur, niveau de structuration — ex : startup sous-dotée / ETI structurée]
Ce qui fait planter ce poste quand on se trompe : [le risque réel]
Offre / fiche de poste (si tu en as une) : [colle-la ici, ou écris "pas de fiche formalisée"]
ÉTAPE 1 — GRILLE
Avant de regarder le moindre profil, propose-moi une grille de 5 critères maximum, avec une pondération en % (total 100%).
Ne construis pas la grille sur le diplôme, le prestige des employeurs ou la linéarité du parcours : ces signaux ne prédisent pas la réussite dans le poste. Construis-la sur ce qui la prédit vraiment — la capacité à apprendre (prouvée par un changement de contexte réussi), la prise d'initiative (quelque chose de créé), la trajectoire, les compétences transférables, et ce qui est spécifiquement critique pour CE poste.
Pour chaque critère, une ligne expliquant pourquoi ce poids dans CE contexte.
Si je te fournis une fiche de poste, sers-t'en pour comprendre le besoin réel, mais ne reprends pas mécaniquement ses exigences de diplôme, d'années d'expérience ou de pedigree : ce sont souvent elles qui biaisent le tri.
Attends ma validation ou mes corrections avant de continuer.
ÉTAPE 2 — ÉVALUATION
Une fois la grille validée, évalue chaque profil que je colle (CV + texte du profil LinkedIn si je l'ai).
Règles strictes :
- Ignore le diplôme, le prestige des employeurs et la qualité de mise en page. Juge le fond.
- Pour chaque critère, sépare clairement ce qui est PROUVÉ (preuve au CV) de ce qui est un PARI (potentiel sans preuve directe sur ce poste).
- Distingue ce qui est démontré de ce qui est seulement déclaré.
- L'absence de signal n'est pas un défaut : signale-la comme "à creuser en entretien".
- Pas de classement final ni de recommandation. Par profil : ce qui est prouvé, ce qui relève du pari, et 2-3 questions à poser en entretien.
ÉTAPE 3 — MES ANGLES MORTS
Dis-moi quel profil déclenche le plus de "préférence immédiate" indépendamment du fond (logo, diplôme, parcours linéaire). C'est là que mes biais risquent de parler à ma place.
Ce que ça produit
Sur mon cas réel : la grille a recalé le profil que les logos faisaient passer (rien de prouvé sur le geste de vendre) et remonté un profil que j'aurais sous-estimé, à forte initiative et vraie potentiel de progression. Mais elle n'a pas menti : ce second profil non plus n'avait pas de preuve de closing dans mon industrie. Les deux étaient des paris, et l'IA me l'a dit au lieu de me laisser croire le contraire.
Le résultat honnête n'était pas prends celui-là. C'était : aucun de ces CV ne te prouve qui sait vendre. Ils te montrent qui a du potentiel. Le reste, tu le testeras en mise en situation, pas sur le papier. L'IA ne m'a pas donné le bon candidat. Elle m'a empêchée d'en prendre un mauvais en croyant acheter une certitude.
Et la pondération, c'est toi. Sur ce poste commercial, j'ai exigé beaucoup de preuve. Sur un autre poste, une responsable communication seule sous le CEO, la même méthode donne l'inverse : là, c'est l'expérience en grand groupe qui devient le faux positif, et le profil junior né en startup, plein de paris assumés, qui remonte. Même méthode, pondération opposée, parce que les deux recrutements ne plantent pas pour les mêmes raisons. L'IA ne sait pas ça. Toi oui.
Partner & Doer
Pauline Koch — J'accompagne quelques dirigeants par trimestre pour activer leur acquisition commerciale, mettre en place un réseau de partenaires ou débloquer un projet en difficulté.
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Un cas d'usage IA concret par semaine, pensé pour les DG.
Lecture en 5 minutes, zéro bullshit.