#18 - J'ai grillé mon cerveau avec l'IA. Voici comment je travaille maintenant.
Tu décides déjà toute la journée. Mais avec l'IA, chaque réponse devient une décision de plus. J'y ai grillé mon cerveau. Voici comment je la pilote maintenant, comme une équipe.
La situation
Je lance un prompt. L'IA réfléchit cinq minutes. Je vais me chercher un café. Je reviens. Je lis la réponse. Je réfléchis. Je relance.
Au prompt suivant, le café, je l'ai déjà pris. Alors pendant que l'IA réfléchit sur mon premier projet, je lance un prompt sur un deuxième. Pendant que celui-là réfléchit, je reviens sur le premier. Ou j'en lance un troisième.
Au bout d'une heure, je change de projet toutes les cinq à dix minutes. À chaque fois, je dois me remettre dans un contexte beaucoup trop riche pour le retenir par cœur, contrôler la réponse de l'IA et prendre une décision. Puis je passe au projet suivant.
Le soir, ça continue. Mes crédits Claude se rechargent toutes les cinq heures, et je ne supporte pas de les laisser inutilisés. Alors je me relève à 23 heures pour vérifier la réponse et relancer, pour que ça travaille la nuit sans moi et que ce soit prêt le matin. Et puis, quel mal y a-t-il à relancer un prompt à 23 heures ? Ça prend juste une minute.
Au final, je n'ai plus aucun moment de déconnexion.
Ce que je voulais : je me suis plongée dans l'IA avec deux espoirs. Le premier, gagner du temps comme dirigeante : arrêter les journées à rallonge, retrouver mes soirées et mes week-ends et être meilleure dans mon job. Le second, mener enfin tous les projets pour lesquels je n'avais jamais eu les ressources nécessaires, et même ceux qui étaient impossibles avant l'IA.
L'enjeu pour le dirigeant
Tu commences la journée déjà (un peu) fatigué de décider. Un dirigeant ne produit pas comme un collaborateur. Il prend des décisions du matin au soir, et cette fatigue-là, tu la connais. Chaque réponse de l'IA t'ajoute une décision de plus mais je pensais être mentalement prête pour cela.
Autre sujet : l'IA n’a pas le niveau que j'attends de mon équipe et de mes collaborateurs. Avec mon équipe, je sais où chacun est bon et où il faut être vigilante, et j'attends un travail bien fait et constant. L'IA ne me donne ni l'un ni l'autre.
- Elle livre du presque bon. Je suis perfectionniste certes. Mais ce n'est même pas cela. Je ne supporte pas le presque bon que l'IA te livre, et c'est moi qui comble l'écart à chaque fois. C'est un des paramètres qui me rend dingue.
- Elle ne répond pas deux fois pareillement. Même question, même modèle, même contexte, et une autre réponse. Notre cerveau est fait pour un monde prévisible, où la même cause produit le même effet. L'IA ne fonctionne pas en déterministe : à chaque question, elle ne répond pas forcément la même chose. Autre sujet qui me rend dingue.
- Elle ne suit pas toujours le process, même quand la règle est écrite.
- Quand elle se trompe, je ne peux pas savoir pourquoi. C'est une boîte noire. Je le savais. Je connais la tech mais l’expérimenter au quotidien est différent. Si tu lui demandes ce qui s'est passé, elle te donne une explication, sans aucune garantie que ce soit la vraie raison. Impossible de soulever le capot.
Ajoute à ça mon envie de tout mener de front, la vitesse à laquelle les outils évoluent et mon côté geek : j’ai fini par saturer.
Deux lectures m'ont aidée à comprendre ce qui arrivait. Elles regardent le même sujet de deux endroits différents.
L’approche experte, par le BCG. Julie Bedard et ses collègues ont interrogé 1 488 salariés américains à temps plein de grandes entreprises (Harvard Business Review, 5 mars 2026). 41 % d'entre eux sont managers ou dirigeants. Les auteurs ont donné un nom au phénomène, « AI brain fry » : la fatigue mentale qui vient d'un usage ou d'une surveillance de l'IA au-delà de ce que le cerveau peut absorber. 14 % des salariés qui utilisent l'IA au travail disent l'avoir vécue.
Ce qui fatigue le plus, c'est de surveiller l'IA. Ceux dont le travail demande beaucoup de surveillance de l'IA déclarent 14 % d'effort mental en plus, 12 % de fatigue en plus et 19 % de surcharge d'information en plus. La productivité ressentie monte avec un deuxième outil utilisé en même temps, encore un peu avec un troisième, puis elle baisse. Ceux qui ont vécu ce “brain fry” déclarent 33 % de fatigue décisionnelle en plus, et des erreurs graves 39 % plus fréquentes. Leur intention de quitter l'entreprise passe de 25 % à 34 %. À l'inverse, quand l'IA remplace des tâches répétitives, le score d'épuisement professionnel est 15 % plus bas.
Deux idées de l'étude parlent directement à un dirigeant. Les auteurs rapprochent la surveillance d'agents IA du nombre de personnes qu'un manager peut encadrer : cette limite existe pour les humains, elle reste à fixer pour l'IA. Et ils mettent en garde les entreprises qui mesurent la performance à la quantité d'IA consommée : relancer l'IA ne coûte presque rien, mais ça ne justifie pas de le faire, et ça ne garantit pas la qualité du résultat.
Le vécu, par Siddhant Khare. Cet ingénieur construit des outils pour les agents IA (siddhantkhare.com, 8 février 2026). Pour lui, l'IA fait baisser le coût de production et fait monter le coût de la relecture et de la décision, qui retombe entièrement sur l'humain. Avant, le temps de taper et de chercher limitait ce qu'il pouvait produire, et cette limite le protégeait. L'IA l'a retirée. Fin 2025, il a cessé de s'impliquer : ses relectures sont devenues des validations automatiques.
Le BCG mesure ce qui se passe dans les organisations et donne des leviers aux managers. Khare décrit ce qui se passe dans la tête de celui qui travaille avec l'IA. Un dirigeant est concerné des deux côtés, pour lui-même et pour les équipes à qui il demande d'aller plus vite avec l'IA.
Sur LinkedIn, tu liras surtout l'inverse. La majorité de ceux qui parlent d'IA sur LinkedIn ont, en fait, très peu pratiqué. C'est pour ça que la newsletter IA pour DG existe. Je ne te parle que de ce que j'ai testé, erreurs comprises.
Selon ta taille, le risque ne se pose pas au même endroit.
- Dirigeant de TPE ou de PME : personne ne décide à ta place, et ton jugement est la ressource la plus rare de ton entreprise. Tu ne peux pas te griller et tu as peut-être dans ton équipe un geek qui va s’épuiser aussi.
- Directeur métier de grand groupe & Dirigeant d’ETI : dans l'étude, les salariés qui pensent devoir en faire plus à cause de l'IA ont une fatigue mentale 12 % plus élevée. Il faut revoir la manière de manager, les KPIs... Pareil, attention à tes (quelques) collaborateurs qui portent actuellement tout le déploiement IA.
Bref, nous sommes tous concernés, que ce soit pour nous ou pour nos équipes.
Le cas testé, ce qu'on en retient
Le projet sur lequel j’ai eu ce ressenti : le nettoyage d’un CRM avec plus de 4 000 entreprises, des milliers de contacts à mettre à jour. Un process lourd, avec beaucoup de règles et une décision à prendre sur chaque fiche.
Mes erreurs, pour que tu ne les refasses pas
J'ai rempli l'attente avec un autre projet, puis un autre. Cinq minutes, c'est trop long pour regarder l'écran et trop court pour faire autre chose de sérieux. J'ai comblé le trou avec un deuxième projet, puis un troisième, et c'est là que mon cerveau a saturé. Pendant que l'IA réfléchit, ne prends aucune autre décision.
J'ai voulu utiliser chaque crédit. Un abonnement se paie au forfait : un crédit que tu n'utilises pas ne te coûte rien de plus mais tu le perds. Mesure ce que l'IA te rapporte, et laisse de côté ce que tu consommes ou pas. N’essaie pas de sur-optimiser la consommation de tes crédits.
Ce qui a tout changé
L'IA travaille autant qu'avant. J'ai réorganisé le travail autour d'un principe : limiter les moments où mon cerveau est sollicité.
- Je forme avant de déléguer. Toutes les règles du process sont écrites, comme pour un nouvel arrivant. La difficulté, c'est de savoir où s'arrêter : une documentation n'est jamais complète.
- Je sépare la production du contrôle. Une IA fait le travail, une autre plus puissante le vérifie et me prépare les décisions. Et comme l'IA oublie au fil d'une longue conversation, tout ce qui reste à faire est écrit.
- Je tranche une heure par jour, au lieu d'un peu toutes les cinq minutes.
- Je ne réfléchis que sur un seul sujet à la fois. Le reste avance sans moi.
Le démarrage reste la phase la plus lourde : c'est là qu'on écrit les règles. Ensuite, la charge retombe, et je peux mener d'autres projets en parallèle sans griller mon cerveau.
Ce que ça donne : je peux faire mes différents projets sans me planter, sereinement.
Mon métier de dirigeante m'a donné une longueur d'avance
En vivant cet épisode proche du brain fry, j'ai compris que mon job de dirigeante m'avait déjà appris à faire avec.
- Le non-déterminisme, je le connais du management. Deux collaborateurs à qui on confie la même tâche avec le même cadre, les mêmes ressources, ne répondent pas de la même manière. En management, j'ai appris à faire avec. J'applique la même règle à l'IA.
- Je manage l'IA par les résultats. Je borne. Je donne un cadre et je la laisse plus libre sur la manière de faire. Ce que j'attends, c'est le résultat et sa qualité (dans un budget sous contrôle bien sûr).
- Le signal d'alerte, je le connais aussi. Quand je cessais de m'impliquer dans mon entreprise, je savais qu'il fallait partir en vacances. Khare décrit le même signal face à l'IA : ses relectures deviennent des validations automatiques. C’est le même signal d’alerte.
Ce que je voulais et ce que j'ai en vrai
Je voulais gagner du temps pour avoir mes soirées et mes week-ends. En vrai, je ne me donne pas le temps gagné : je lance plus de projets. C'est grisant de voir qu'avec l'IA tu peux désormais tout faire, et de penser que seuls les crédits et le budget t'arrêtent. Mais il y a ta limite cognitive, et elle ne s'achète pas. Il faut donc quand même prioriser et faire de la stratégie, et il faut une vraie discipline. Le matin, je me dis : aujourd'hui, je fais ces trois tâches. Quand j'ai fini, je vais faire du sport, et je ne démarre pas un nouveau projet. Et je ne fais pas tous mes projets en même temps : je rêve d'appliquer l'IA à la finance d'entreprise et de t'écrire là-dessus, mais ce sera plus tard.
Je voulais mener tous mes projets, en parallèle, avec le même niveau d'exigence. En vrai, ce qui décide de ma façon de travailler avec l'IA, c'est le niveau d'exigence du projet. Quand un 80/20 suffit, les règles, les contrôles et l'audit permettent d'atteindre le niveau attendu, et je fais une relecture finale et d'autres intermédiaires. Quand le résultat doit être impeccable, quand chaque mot compte, je relis tout.
Je voulais que ça tourne jour et nuit. J'ai accepté que je pourrais faire plus en faisant tourner ma machine 24 heures sur 24, et que je ne le ferai pas en fait. Même quand elle ne me demande aucune décision, une machine qui tourne me garde en alerte, et je ne me repose pas. Il m'arrive encore de faire tourner mon IA la nuit mais pas tout le temps et uniquement sur des projets urgents ou très couteux en puissance qui ralentiraient mon ordinateur la journée. Et je devrais pouvoir plus me dire : pas grave, on verra demain.
Je voulais intégrer de l'IA partout pour gagner sur tous les tableaux. Mais ce n'est pas le cas. Je réfléchis d'abord sans l'IA, et seulement ensuite je lui demande de challenger mes choix. Et après avoir testé depuis plusieurs mois, je sais où l'IA me fait gagner du temps, quels process je peux refaire complètement avec elle, quels projets deviennent faisables, et où ça ne vaut pas le coup.
Je voulais optimiser au maximum mon temps : pendant le ping-pong avec l'IA où je prompt, il réfléchi, je re-prompt, je ne peux pas prendre des cafés toute la journée, et lire ou écouter quelque chose en étant coupée toutes les cinq minutes ne marche pas. Alors je regarde les photos de mon fils que ma nounou m'envoie. Elle en envoie beaucoup, et avant, je n'avais pas le temps de les regarder. Ça ne me demande aucune décision, et quand je reviens à l'IA, je suis prête à lire sa réponse et à prendre une décision. Et toi, que fais-tu pendant que l'IA réfléchit ?
Assez parlé. Je te guide pas à pas, juste en dessous, pour que tu mènes ton propre grand chantier avec l'IA sans griller ton cerveau.